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MÉLODIE

LA FALAISE semble muette. Aucun goéland. Le fleuve encore sombre vient fracasser ses blocs de glace sur la rive enneigée. Avril en est à ses premiers jours et on n'en finit plus d'espérer la chaleur. Qu'elle vienne enfin fondre cet hiver interminable où la solitude a été plus lourde que les années précédentes.

Perchés sur le haut des falaises bordant le fleuve, les petits villages de la Gaspésie se taisent six mois par année. Il y a bien les Chic-Chocs, montagnes majestueuses, qui invitent à des expéditions de ski, mais ce ne sont pas les gens d'ici qui les gravissent. D'autres surtout, venus d'ailleurs, principalement de France, s'y rendent et les serpentent. Pour les villageois, les soirées se passent devant la télévision ou à la salle paroissiale, où le bingo jouit d'une grande popularité.

Ce matin, le village de Cap-au-Renard paresse. Un chien hurle, prisonnier de sa chaîne. Depuis la construction de la grande route, il y a dix ans, sur un palier plus haut dans la montagne, la circulation qui traverse le village n'est plus que locale et la bourgade s'est refermée sur elle-même. Vingt-deux maisons, un comptoir postal, une scierie désaffectée, et une petite chapelle qui s'élève, tel un lys minuscule dans la grisaille de la vie. Une messe, une fois par année, y est célébrée. Propre, bien entretenue, la chapelle paraît veiller sur ce village endormi.

Une porte vient de claquer au vent. La maison grise aux bardeaux à moitié arrachés fait entendre son gémissement matinal. Bâtie en haut du Cap, elle protège la chapelle des grands vents de mer depuis presque cent ans.

Ses derniers habitants l'ont abandonnée, il y a sept ans. Des vitres ont été cassées et remplacées par des cartons. Une serviette rouge, déchirée, se tord sur la corde à linge noircie. Une banquette de voiture éventrée traîne sur le perron. Cette petite maison est le témoin sinistre d'un passé que personne, pourtant, ne peut oublier. Pour certains, sa mémoire demeurée intacte se réveille parfois, comme ce matin, dans le silence des oiseaux. Lorsque tout se suspend dans l'air, on dit que Mélodie apparaît à la fenêtre de la maison. Regarde au dehors, longuement, immobile, comme prisonnière depuis l'enfance du silence de sa demeure. Même la mort n'a pas été une libération. La jeune fille attend qu'un événement la délivre. C'est en tout cas ce que racontent les grandes langues du village pendant les nuits de tempête.

Le drame de Mélodie a commencé à tresser sa corde une nuit de grands vents. Sa mère, Murielle, venait de décrocher un emploi de serveuse au bar-salon d'un village voisin. C'était inespéré. Son père, Jocelyn, était au chômage depuis quelques mois. Il tournait en rond et perdait sa vie à boire. La petite Mélodie était entrée à l'école cette année-là. Il fallait lui donner son bain, la mettre au lit, lui conter une histoire. Jocelyn s'acquittait de ces tâches avec plaisir. Cela le désennuyait et Murielle pouvait aller travailler en paix dans son bar. Les pourboires étaient bons, l'atmosphère au party, elle s'y sentait revivre. À vingt-trois ans, elle retrouvait un peu de sa jeunesse écourtée par la naissance surprise de Mélodie.

Jocelyn était un gars de la région qu'elle avait côtoyé l'été, dans les soirées de grande virée sur la plage. Les jeunes se réunissaient autour d'un feu de grève, buvaient jusqu'aux petites heures du matin et finissaient emmêlés les uns aux autres. Mélodie avait été conçue par un de ces soirs de grandes chaleurs et de fortes liqueurs. Au mois d'août, quand Murielle annonça à ses parents qu'elle était enceinte et qu'elle s'en allait vivre avec Jocelyn, son père, d'un naturel très jaloux, tenta de la retenir de force. Une violente querelle éclata. La mère échoua dans sa tentative de les réconcilier et Murielle, frondeuse, claqua du talon et se poussa, se promettant d'être heureuse envers et contre tous. À présent que son père l'avait reniée, elle croyait être libérée à jamais de son emprise et de cet amour malsain qu'il lui vouait. Murielle était sa fille unique, son trophée d'homme, sa poupée.

Quant à Jocelyn, les premières années, il avait eu le coeur à l'ouvrage. Mécanicien habile, travaillant jusqu'à soixante-dix heures par semaine, il avait pu mettre de côté assez d'argent pour acheter la petite maison voisine de la chapelle. Le jeune couple avait sauté sur l'occasion de s'y faire un nid.